La Sortie
Eric vient souvent nous voir. Il n'est plus le même, depuis qu'il est sorti. Lorsqu'il était enfermé, comme nous, il vivait constamment dans l'anxiété et l'appréhension. Il avait comme nous cette peur du grand jour. Comme nous.
Cela fait si longtemps maintenant, qu'on est enfermés, si longtemps et je ne saurai me souvenir ni le jour ni le mois, ni même l'année -de manière précise- où je me suis retrouvé ici, dans cette espèce de cage. Ca me fait bizarre quand je m'imagine sortir. Ca me fait bizarre quand je m'imagine dehors.
Ca nous fait bizarre et on se demande ce qu'on ressentira.
On n'ose pas demander à Eric, ou plutôt, quand il est face à nous, on ne pense plus à poser la question. Il fascine. C'est souvent qu'il vient nous voir, mais toujours ça nous fascine. Il allume une Slim avant de nous dire bonjour, il se pose, il a un tout petit sourire, sourire suffisant pour fasciner. Il fait la conversation, puis, quand on s'approche du sujet, il a cette phrase: « Vous, vous êtes dedans, moi je suis dehors, et je m'en suis sorti tout seul ». En vérité, ce n'est pas toujours cette phrase, parfois il le dit autrement, en plus long, en plus court, ou avec d'autres mots, mais en gros, le message, c'est ça. Il donne l'impression qu'il n'a jamais eu peur, qu'il a le courage ancré en lui depuis toujours. On en oublie presque la vérité. C'est comme s'il ne s'était pas débattu dans sa cage, pas retourné le cerveau dans tous les sens la veille de son évasion programmée. C'est du fait semblant, mais moi je n'oublie pas, malgré tout son cirque de décagé, je ne peux pas oublier cette panique qu'il avait dans le regard, cette redoutable angoisse, ces sanglots de gamin oublié dans le noir. « Et si ça se passait mal? » Il n'arrêtait pas de répéter ça alors que nous tentions de le rassurer. Pas même il ne nous écoutait. Simon et moi, on était persuadés qu'au dernier moment, il renoncerait, qu'il chiffonnerait tout ce plan basé sur des anticipations, des extrapolations qui auraient fichu le camp en même temps que son courage. Convaincus qu'il se pisserait dessus avant d'avoir rien accompli, et qu'il resterait coincé ici, comme nous, plus résigné que jamais.
Mais non. Il est là, dehors, et je le regarde, tous les deux on le regarde, fascinés.
« Vous comptez faire ça quand? »
Il tire sur sa petite cigarette.
Quand? Bientôt. On compte faire ça bientôt. On ne veut pas que quelqu'un d'autre le fasse à notre place, on s'est promis qu'on le ferait ensemble.
Je ne sais pas comment, c'est devenu une nécéssité. Le faire. Sortir de là pour de bon. Depuis quelques semaines, on y pense, et on a tout simplement commencé à agir de la même manière qu'Eric. On s'est mis à tout préparer, à anticiper le moindre risque. On s'est mis aussi à redouter le pire.
Que ferions nous devant le pire?
Le meilleur, on y pense moins. On n'en parle presque pas.
Hier, Simon a pleuré. Il m'a dit qu'il avait peur, qu'il savait, au fond de lui même, à quel point cette peur était justifiée, qu'il valait mieux laisser tomber, abandonner cette idée absurde, oui, car finalement, n'est-elle pas absurde, cette idée, et est-ce qu'on a tellement besoin de faire ça?
Je lui ai répondu qu'il ne devait pas s'inquiéter. Que nous étions deux, et que c'était notre chance. Que si le courage venait à nous manquer, il suffirait de penser à l'autre pour trouver la volonté.
On compte l'un sur l'autre.
On s'est donné une date. Une occasion. Ce sera un midi, l'heure du repas -oui, c'est un classique. Mais après tout, c'est le moment idéal, celui où tout le monde est détendu. Simon et moi sommes bien d'accord, c'est là qu'il faudra agir. Prendre les devants. Chacun de son côté.
Il faudra prendre des précautions, un tas de petites précautions. Surtout prendre notre temps, ne rien bâcler surtout. Il ne manquerait plus que nous perdions notre calme, que nous agissions avec peur et précipitation, que nous nous rendions plus vulnérables encore. Il faudra se construire une invulnérabilité. Et surtout, à aucun moment -pour aucun motif d'aucune sorte- à aucun moment il ne faudra revenir en arrière. Pas même envisager de revenir en arrière. Aller jusqu'au bout, c'est tout, et que ce soit fait.
***
Lorsque le jour est finalement arrivé de sortir, je me sentais serein. J'étais préparé, j'avais tout préparé. Tout a réussi. C'était à pleurer de bonheur.
Je suis rentré dans ma maison. J'ai embrassé mon père et ma mère, on a pris un bon repas. Je leur ai tout dit, tout raconté, j'ai retracé pour eux mon difficile parcours, ils en ont été émus. Ils ont pleuré avec moi, un peu. Mon père -je ne l'en croyais pas capable, je ne savais pas qu'il avait ça en lui; mon père a débouché une bouteille de bon vin. Il a levé son verre et il a dit: « Tu es courageux, mon fils, et je suis fier de toi. Je te défends de ne jamais te reprocher quoique ce soit car tu n'as rien à te reprocher. Sois fier ». Ce ne sont pas ses paroles, pas tout à fait, mais c'est ce que j'en ai retenu, un discours bref et bienveillant. J'étais si heureux, je me sentais si libre, tout d'un coup je me suis mis à comprendre Eric, à approuver parfaitement cette fierté écrasante. « J'en suis sorti, enfin ».
Simon n'a pas eu ma chance. Cruelle évasion. On lui a ouvert la porte, on a pointé l'index vers le dehors et on lui a dit: « Pars. On ne veut plus de toi ici. On ne te connaît plus ».
Il est si malheureux; et je n'ai pas encore trouvé la clef pour le consoler. Je me dis, je lui dis qu'au moins, il n'est pas à la rue. Le pire, nous l'avions prévu. Il vit avec moi, dans ma maison, et nous sommes ensemble, nous sommes unis.
Eric vient toujours nous voir. Maintenant que nous en sommes sortis, comme lui, il ne nous regarde plus de haut. Je retrouve dans ses yeux, dans le mouvement de ses lèvres lorsqu'il s'adresse à Simon, une fragilité qui m'émeut. Depuis le temps, je me demande même, finalement, si ce n'était pas plutôt nous qui le regardions d'en bas. Il dit:
« Vous avez de la chance de vous avoir l'un l'autre. S'il m'était arrivé la même chose qu'à toi, Simon... Seul comme je suis, je ne sais pas... Je ne sais pas comment comment je m'y serais pris pour surmonter... »
Ses lèvres mouillent le filtre de la Slim. Il ne fume pas, il mâchonne, et je retrouve en lui l'enfant qui se souvient de la peur.
« En tout cas nous voilà tous sortis du placard, pas vrai? Alors promettons-nous de ne plus nous cacher. Nous sommes libres, nous sommes dehors, nous sommes sortis ».
Puis il retire la cigarette de sa bouche et nous serre tous les deux dans ses bras. Juste quand ma tête rencontre son épaule, je réalise vraiment tout ça. Je revois la libération, je me revois ouvrir la porte du placard avec notre unique clef pour le dehors, ces trois mots, cette formule magique si difficile à prononcer « Je suis homosexuel ». Je revois mes parents si fiers de me voir paraître avec en moi plus de vérité que jamais. Je la trouvais ridicule, cette image de placard, mais finalement elle a tellement de sens. J'imagine les parents de Simon croyant voir sortir un monstre du placard aux balais, comme sur les illustrations des contes pour enfant.
Pourtant il est si beau, mon monstre.